Les graffiti de la Cité de la Muette

En 2009, des graffiti d’internés sont mis au jour à la cité de la Muette à Drancy, principal camp de concentration et de transit des Juifs de France d’août 1941 à août 1944.

Depuis le classement « Monument historique » de la cité de la Muette en 2001, la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France encadre l’ensemble des travaux concernant le site, menés par son propriétaire, l’Office Public de l’Habitat Seine-Saint-Denis. La cité est protégée en tant que « réalisation architecturale et urbanistique majeure du XXe siècle […] et en raison également de son utilisation durant la Seconde guerre mondiale […] qui en fait aujourd’hui un haut lieu de la mémoire nationale ».

C’est lors du changement d’une partie des huisseries que des graffiti ont été découverts. Inscrits sur des carreaux de plâtre servant de contre-cloison, ces graffiti ont été restaurés sous la responsabilité scientifique du service du Patrimoine culturel du Département de la Seine-Saint-Denis, avec le soutien de la DRAC d’Île-de-France en 2011.

Histoire de la cité de la Muette

La cité de la Muette à Drancy, 1930-1940, Edition Godneff (2 Fi Drancy 70) {JPEG}La cité de la Muette à Drancy, 1930-1940, Edition Godneff (2 Fi Drancy 70)Construite entre 1931 et 1935 par l’Office d’habitations à bon marché (HBM) de la Seine, la cité de la Muette est un ensemble de logements sociaux conçu par les architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods. Elle comprend cinq tours associées à des bâtiments bas, démolis en 1976, et à une construction de quatre étages en U, restée inachevée à cause de la crise économique.

En juin 1940, c’est dans ce U que les Allemands installent un premier camp, le Frontstalag 111, où transiteront des prisonniers de guerre français puis britanniques, destiné ensuite à des internés civils « ressortissants de puissance ennemie » issus de Grande-Bretagne et du Commonwealth.

Vue intérieure du camp. Le bâtiment en forme de U ; dans le fond la baraque de la fouille, Georges Horan © Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. {JPEG}Vue intérieure du camp. Le bâtiment en forme de U ; dans le fond la baraque de la fouille, Georges Horan © Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.Le site devient camp d’internement des juifs à partir du 20 août 1941. Il reçoit alors plus de 4 200 juifs raflés à Paris dans le cadre de représailles aux attentats visant des soldats allemands. Ces internés, des hommes, pour la plupart étrangers, sont placés sous la surveillance de gendarmes français, habitant les tours de la cité depuis 1938. En 1942, la Muette devient le principal camp pour les juifs en France : 63 000 des 76 000 juifs déportés de France sont partis de Drancy, essentiellement vers Auschwitz-Birkenau (Pologne).

À la Libération, des suspects de collaboration y sont internés. Après des travaux, l’Office d’HBM de la Seine réaffecte le U au logement social en 1949.



Les graffiti

M. Band MLE 555 / [IN]TERNE LE 21.8.[19]41. Il s’agit du plus ancien graffiti retrouvé dans la Cité de la Muette, © Région Île-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - Département de la Seine-Saint-Denis, Jean-Bernard Vialles ADAGP (2011) {JPEG}M. Band MLE 555 / [IN]TERNE LE 21.8.[19]41. Il s’agit du plus ancien graffiti retrouvé dans la Cité de la Muette, © Région Île-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - Département de la Seine-Saint-Denis, Jean-Bernard Vialles ADAGP (2011)Ces graffiti ont été inscrits dans les chambrées situées dans les étages sur des contre-cloisons intérieures constituées de carreaux de plâtre. Ils ont été soit gravés soit écrits au crayon. La cité recèle d’autres graffiti conservés dans des caves ayant servies de prison pendant la guerre. Qu’ils soient situés dans les caves ou dans les étages, ils ont été inscrits majoritairement par des internés juifs et par des internés suspects de collaboration après la Libération.

Le plus ancien graffiti connu date d’août 1941, son auteur inscrivant alors son nom et sa date d’arrivée au camp. Cette pratique se poursuit mais s’y ajoute bientôt une autre information : la date de départ. Adressés à tous et pour mémoire, ces graffiti deviennent un rituel pour de nombreux déportables, la veille ou le jour du départ vers Auschwitz-Birkenau (Pologne).



Lonker Otton / Lonker Mindel déportés le 11 Février 1943 destination inconnue / Vive la France, © Région Île-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - Département de la Seine-Saint-Denis, Jean-Bernard Vialles ADAGP (2011) {JPEG}Lonker Otton / Lonker Mindel déportés le 11 Février 1943 destination inconnue / Vive la France, © Région Île-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - Département de la Seine-Saint-Denis, Jean-Bernard Vialles ADAGP (2011)Ces noms inscrits sur les murs ont été croisés avec les informations recueillies par le Mémorial de la Shoah, Centre de documentation juive contemporaine, et les archives du Service historique de la Défense. Croisées, ces informations ont permis de restituer, de la façon la moins lacunaire possible, l’identité de ces personnes et de perpétuer ainsi leur mémoire.

Les 70 carreaux de plâtre avec graffiti viennent d’être cédés par l’Office Public de l’Habitat Seine-Saint-Denis aux Archives nationales. Treize d’entre eux sont présentés dans l’exposition "Des noms sur des murs. Les graffiti du camp de Drancy (1941-1944).




Benoît Pouvreau
Historien et commissaire de l’exposition
Décembre 2012