"Jules-Alexandre Grün"

Jules-Alexandre Grün

Herold & Cie, affiche lithographiée, ca. 1908, coll. privée

[Agrandir l'image]
 

Cette affiche de Jules-Alexandre Grün conçue pour l’imprimerie parisienne Hérold & Cie, elle-même spécialisée dans la production polychrome de calendriers, d’affiches et de reproductions de tableaux, met en abyme l’affichomanie de la Belle Epoque. On y voit un gamin de Paris, qui est peut-être une gamine, collant sur une paroi indéfinie une affiche monochrome noire dont les seuls éléments textuels servent de légende à la série d’affiches publicitaires aux formats et sujets changeants qui sont proprement juxtaposées là. Celles-ci constituent une sorte de cimaise – rien d’étonnant à ce que l’une d’entre elles évoque le Salon de la Société des artistes français, où exposent les peintres – pour « les affiches de Grün ». Ce joyeux pêle-mêle où dissonent et s’entrechoquent les formes découpées, les couleurs en aplats, les lettrages des marques et des slogans commerciaux – pour le dictionnaire Larousse, la cheminée Silbermann, l’apéritif Byrrh, la jante automobile Vinet ou le Bal Tabarin – affiche la prétention d’un double autoportrait de l’affichiste et de l’imprimeur.
 
Ce montage d’affiches dans l’affiche est aussi un manifeste pour la vitalité de cet objet graphique et un témoin de sa prolifération contestée ou cultivée à la flexion des XIXe et XXe siècles. L’affiche illustrée eut, en effet, ses partisans qui la consacrèrent comme un élément de « l’esthétique de la rue », pour reprendre ici le titre d’un petit traité de poésie urbaine de Gustave Kahn, publié en 1901. Il y nota que l’affiche fut, longtemps, « la pancarte officielle blanche et noire annonçant les délits, les infractions et les châtiments, les appels sous les drapeaux, les adjurations développant […] la parole officielle en tables de lois passagères », mais que Jules Chéret et d’autres après lui s’employèrent à jeter « à profusion sur les murs, de jolies lignes, des bariolures amusantes », qui décorèrent « Paris de fresques aux lignes volontairement capricieuses et serpentines »[1]. Kahn, de même que Roger Marx ou Huysmans, virent tous dans l’affiche polychrome la promesse de réinventer un pittoresque parisien – celui du vieux-Paris aux inflexions médiévales et romantiques que photographiait Eugène Atget au même moment – qu’avait fait disparaître l’haussmannisation, avec son « idéal casernier », ses « édifices plats et mornes » et sa « monotonie [de] décor pénitentiaire »[2].
 
Mais ce « bien pour les yeux »[3] de tous – du bourgeois au prolétaire, de l’enfant au vieillard – avait aussi ses farouches détracteurs, qui trouvaient l’affiche invasive et agressive, lui reprochant, en dépit de la loi du 29 juillet 1881, de coloniser les moindres surfaces et recoins de la ville : façades d’immeubles, maison en cours de démolition, palissades de chantiers, kiosques à journaux et colonnes Morris, dont les peintres firent le sujet de leurs paysages urbains (Jean Béraud, Francisco Miralles y Galup, Giuseppe de Nittis ou Louis Robert Carrier-Belleuse). Ernest Maindron le souligna : « […] sans souci des ordonnances de police, les afficheurs s’emparent maintenant de tout espace inoccupé, ne gardent aucune mesure, ne conservent aucun respect et deviennent envahissants au point de nous ravir, pauvres Parisiens que nous sommes, jusqu’à la vue de nos monuments »[4].
 
 

Bertrand Tillier

Professeur d’histoire contemporaine

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Centre d’histoire du XIXe siècle (UR 3550)

 

Notes de bas de page